De Thierry Garat et François Launay
Avec Valentin Féron, Caroline Riche, Arnaud Astier, Julie Baldeck, Philippe Gilmert
France – 2004 – 15’ – expérimental/fiction - couleurs

Dans un espace urbain dévasté, une tribu se nourrit de chair animale. Soir après soir, le chef s’aventure au dehors, de plus en plus loin, en quête de nourriture.
Lorsque la chair vient à manquer et que la tribu dépérit lentement, celui-ci cède à ses pulsions les plus meurtrières et sombre dans la folie…

Partant du principe qu’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même et que l’on peut faire du cinéma sans sortir de la FEMIS, Thierry Garat et François Launay, deux jeunes étudiants aux Arts Décos de Strasbourg, ont réalisé leur premier court-métrage contre vents et marées, à force d’imprévus, d’épreuves et d’obstacles en tous genres.
Preuve, s’il en était encore besoin, que rien ne pouvait se faire sans passion et entêtement. Le résultat est à la hauteur de leur engagement.
Malgré ses modestes moyens, Animal impressionne par ses partis pris et son jusqu’au-boutisme. Radical, dérangeant et violent mais sans jamais succomber à la complaisance (une gageure vu le sujet choc), il est d’abord et avant tout une expérience viscérale ou, comme le disent ses auteurs, « un voyage douloureux ».
Retour sur les différentes étapes de leur chemin de croix.


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La rencontre

François Launay : On s’est rencontré en 2002 alors qu’on suivait tous les deux une prépa aux ateliers de Sèvres. Pour moi, cette rencontre a été décisive dans la mesure où elle m’a fait prendre conscience que c’était vraiment à travers le cinéma que je voulais m’exprimer et non le dessin ou l’illustration.

Thierry Garat : C’est vrai qu’il y a eu quelque chose comme une étincelle. Même si j’avais attrapé le virus du cinéma plus tôt que François, je ne m’étais jamais senti assez prêt pour me lancer. Je crois surtout que le déclic s’est fait parce qu’il y avait un véritable échange d’idées, une volonté commune de créer quelque chose.


La genèse d’Animal

F. L. : C’est un peu compliqué. Je dirai qu’au départ, il y avait surtout un désir de faire quelque chose ensemble. Un désir né d’une frustration. Notre année de prépa à Sèvres a été très riche, très intense et je crois qu’en arrivant à Strasbourg, on a été un peu déçu par nos cours aux Arts Décos. On avait l’impression de tourner en rond. Très vite, on s’est dit que le moment était venu pour faire notre premier court métrage. On a fonctionné par flashes, par association d’idées et d’images. Au départ, on est simplement parti de l’envie de faire un film avec une tribu qui vit sous les toits. C’était le premier élément. 

T. G. : On venait à peine de débarquer à Strasbourg. On ne connaissait pas la ville et on a commencé par la parcourir dans tous les sens. On aimait le contraste entre le centre ville qui était très propre, rutilant presque, et la proche banlieue avec cette immense zone industrielle, inquiétante.

F. L. : Le deuxième flash, on l’a eu un soir en sortant d’un cinéma. Il y avait une sorte de brume stagnante et on s’est retrouvé nez à nez avec un cygne qui dormait près d’un chantier, parmi un tas de ferrailles. Imaginez des bâtiments en ruine, une vieille grue abandonnée, des blocs de béton qui partent en lambeaux, de la rouille partout. Le cygne qui sort de la brume, c’était complètement irréel.
Un mélange de beauté fragile et de décrépitude industrielle. C’était exactement ce type d’ambiance qu’on recherchait pour Animal.
On voulait des décors lugubres, menaçants mais qui restent familiers en même temps. Il n’a pas fallu aller très loin : ils étaient là presque à portée de main.
Et puis il y a eu la découverte du fameux grenier, un pigeonnier en fait. C’est en voyant ce décor délabré et à peine salubre qu’on a compris ce qu’Animal allait devenir. On a essentiellement fonctionné comme ça, par petites touches, par impressions.


Le scénario

T. G. : Pour être tout à fait honnête, on n’a pas véritablement écrit de scénario. On a rédigé une première mouture mais on ne voulait pas se brider en suivant religieusement un document rigide. On voulait rester ouvert à toutes sortes d’idées.

F. L. : On a délibérément procédé ainsi car on savait qu’on avait un an pour faire le film et qu’il se construirait progressivement, à force de discussions, de recherches. Je crois tout simplement que notre intention était d’y mettre toute notre envie de cinéma, tout ce qui nous fascinait dans le cinéma. On ne voulait pas spécialement marcher dans les traces d’un tel ou d’un tel, mais faire un mélange de tout ce qu’on aimait.

T. G. : Ce qui ne veut pas dire qu’on s’est lancé tête baissée. On s’est quand même bien creusé les méninges avant et on a fait pas mal de recherches aussi.

F L : On a lu quelques livres sur le cannibalisme, sur les tribus africaines. Ca nous semblait essentiel de comprendre comment fonctionne une tribu, les rapports de pouvoir entre individus, les rituels. Car Animal parle aussi de ça.

T G : Oui, la phase d’introspection nécessaire à tous les films, on l’a eu. Après tout, on faisait un film sur des cannibales et il a aussi fallu expliquer aux profs qui suivaient notre projet ce qu’on voulait vraiment faire. Les premières réactions ont été très hostiles. On nous a traité de malades. Beaucoup nous ont dit : « Mais vous êtes en train de me parler de personnes qui se bouffent entre eux. Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez de soutenir ? ».
Il y a eu un vrai rejet. C’était très violent. Mais, paradoxalement, ce rejet nous a permis de clarifier et de préciser nos intentions. Pourquoi montrer de la violence au cinéma ?
Sans ce questionnement, on serait probablement tombé dans le piège de la provocation gratuite. Même si au départ on avait vraiment envie de faire du brut de décoffrage, on ne voulait pas non plus verser dans le gore hard crad. De la violence, oui ! Mais sans aucune complaisance. C’est là-dessus qu’on a fait le film en fait. Après s’être retourné le cerveau pendant 3 mois, on sentait qu’on avait bien mûri le truc et qu’il était temps de se lancer.

FL : On ne voulait pas qu’Animal soit un simple film de potaches avec des cannibales, des viscères et du ketchup. On voyait les choses différemment.
L’intention, c’était de faire un film avec une atmosphère, avec un regard et des cadrages très particuliers. Il y a une volonté aussi de faire du cinémascope. Il y a plein de choses comme ça qui ont nourri et forgé le film.


Les influences, les références

F. L. : Beaucoup pensent qu’Animal est une sorte d’hommage aux films italiens des années 70 et 80. Je vais certainement en décevoir plus d’un mais c’est un cinéma que je connais peu. On nous cite Cannibal Holocaust et la référence semble tout à fait évidente. Pourtant, on ne l’a vu qu’après le tournage. On voulait vraiment parler de violence, de cannibalisme mais pas forcément en référence à des films spécifiques, comme ceux de Lenzi ou de Deodato.
Moi, c’était plus le thème de l’homme qui bouffe l’homme qui m’intéressait, à la fois en tant que métaphore de ce qui se passe actuellement mais aussi d’un point de vue moral.
C’est quand même un des derniers grands tabous. Pour moi, tuer et a fortiori manger un autre être humain, cela implique forcément un traumatisme. Que se passe-t-il après ? Comment s’effectue la prise de conscience d’un tel acte et à quoi aboutit-elle ?

T. G. : C’est la question qui est au centre de la troisième partie d’Animal. Une fois que tu as réussi à survivre en bouffant ton prochain, qu’est-ce qu’il te reste ? Comment vivre avec ça ? Il nous a semblé que la seule façon de ne pas sombrer dans la folie, c’était de trouver une légitimité à ton acte ! Et peut-être que ce processus de rationalisation te mènera tellement loin que tu te créeras de nouvelles valeurs, une nouvelle croyance ou un nouveau mode de vie.

F L : Pour en revenir aux références pures, il est évident que nous n’avons pas pu nous empêcher de tourner quelques plans « à la manière de ». Celui avec l’oreille coupée est une référence évidente à Blue Velvet et à Lynch bien sûr. Après, il y a un petit clin d’œil à Chucky que Thierry tenait absolument à faire. Bon, on a les références qu’on a.

T G : J’assume, j’assume complètement ! Pour être exhaustif, il y a aussi un plan en forme d’hommage à Peter Jackson qui est tiré de Brain Dead.


Le choix des acteurs

T. G. : À l’exception de Caroline Riche qui est une actrice professionnelle, on a surtout fait appel à des amateurs. Vu nos moyens, on n’avait pas trop le choix.
Pour le rôle principal, on a eu la chance de pouvoir convaincre notre ingénieur du son, Valentin Feron, à faire le grand saut. Un gars adorable mais totalement grunge et qui est tout à fait capable de laisser pourrir de la nourriture pendant 1 mois juste pour voir la progression de la moisissure. Bref, il avait exactement le profil qu’on recherchait. Cela dit, il a eu beaucoup de mal à rentrer dans la peau de son personnage. C’est le seul d’ailleurs qui ne mange pas de la viande. Si on fait bien attention, on voit qu’il fait semblant.


Le tournage

F. L. : Dans la mesure où on avait structuré le film en 3 actes ou 3 séquences principales, on a tourné de manière presque chronologique. Concrètement, on a commencé à tourner au mois de janvier 2004. La première séquence en extérieur nuit nous a demandé près de deux mois de tournage.

T. G. : C’était assez rude : on faisait nos repérages et on tournait dans la foulée. Un vrai calvaire d’autant plus qu’on tournait en lumière naturelle. On n’avait pas de quoi se payer un groupe électrogène, ce qui nous aurait permis d’installer des projecteurs et d’éclairer un minimum. Bref, on a tourné sans filet. Je ne compte plus les plans sous-exposés qui sont passés à la trappe.

F. L : Comme on tournait avec des mini-DV, le rendu faisait trop vidéo. On aurait pu s’en accommoder mais on voulait justement s’éloigner le plus possible de l’image vidéo qui reste très plate et froide pour obtenir un rendu proche du cinéma.

T. G. : La séquence du grenier, on l’a tourné en trois nuits dans des conditions très difficiles, avec des problèmes de matériel, un froid transperçant et les acteurs qui pétaient régulièrement les boulons.

F. L. : Il faut dire qu’on ne les a pas gâtés. On avait installé de la bouffe partout, des têtes de cochon. L’odeur vous prenait à la gorge. J’avais fait la tournée de tous les abattoirs du coin et ramené 10 sacs rempli à craquer de viscères, d’os, de sang, de boyaux et autres joyeusetés.
On tournait 6 heures par nuit et on dérushait dans la foulée. Pour la 3è et dernière séquence, celle de la berge, on s’est laissé une plus grande marge de manœuvre.
Le tournage dans le grenier avait été absolument frénétique. Là, on sentait qu’il fallait prendre un peu de recul et ne pas trop précipiter les choses. On s’est offert le luxe de tourner et de retourner les prises jusqu’à ce que le résultat nous convienne complètement.


Le travail avec les acteurs

F. L. : On a fait plusieurs répétitions dans le grenier avec les acteurs. On voulait qu’ils s’imprègnent du lieu, qu’ils puissent s’y repérer et y trouver leurs marques. Au fur et à mesure, ils ont oublié l’endroit, la saleté et ils se sont lâchés.

T. G. : Le problème, c’est qu’ils n’avaient pas de dialogues. Leur rôle en fin de compte se résume surtout à une performance physique : se tenir et bouger dans le cadre. Ce qu’on leur demandait tenait plus de la danse que de l’interprétation pure. Ce n’est pas aussi évident que ça en a l’air car ils avaient du mal à sortir d’eux mêmes.
On leur a suggéré certaines poses. Certains devaient se comporter comme des poupées cassées avec des mouvements très saccadés. Les autres devaient bouger de manière beaucoup plus fluides. On leur a aussi donné l’idée de ne pas finir leur mouvement, ce qui crée une espèce de danse très ritualisée.
De ce point de vue, les répétitions se sont révélées essentielles.

FL : Oui, toutes ces choses ont ressurgi instinctivement au moment du tournage. Ils étaient là, fin prêts ! Ca nous a fait gagner beaucoup de temps ! Dans le cas de Caroline, on s’est juste borné à lui indiquer ses marques.
C’est une actrice professionnelle. Elle avait déjà du métier : elle savait donc exactement quoi faire et comment se positionner par rapport à la lumière. Pour nous aussi, ces répétitions ont été très bénéfiques. C’est pendant ces essais qu’on a trouvé nos meilleurs plans et cadrages.


Le montage

T. G. : Une expérience fabuleuse mais éreintante et pleine de mauvaises surprises. On a eu une première période d’euphorie : tout allait pour le meilleur dans le meilleur des mondes puis les galères nous ont rattrapé comme jamais. Il a fallu tout reprendre à zéro, le dérushage et le montage. Nuit blanche sur nuit blanche ! Pendant que l’un dormait, l’autre montait. On tenait à peine débout.
Heureusement, François Ferracci, un graphiste versé dans les logiciels d’effets spéciaux tels que After Effects (il a collaboré avec David Sarrio sur Projet Gamma et a signé le générique de Sheitan de Kim Chapiron - ndr), est venu nous prêter main forte. C’est lui qui a fait le montage final. Il a dynamisé la scène du grenier notamment. On lui doit aussi le plan d’ouverture, un magnifique matte-painting réalisé sur ordinateur.

F. L. : Notre premier montage faisait 20 minutes. C’était trop. Il a réussi à condenser toute l’action en une durée de 15 minutes. Avec le recul, c’est une durée qui nous semble idéale.
Il y a certainement des choses que nous referions différemment mais en l’état actuel ce montage correspond tout à fait à ce que nous voulions faire. Même si certains plans peuvent paraître encore trop longs, on tient beaucoup à cette longueur. Avant l’explosion de violence, il fallait que ça soit contemplatif. La première séquence, c’est un peu comme une lente ascension. Il fallait suggérer cette sensation d’effort pénible, de lenteur douloureuse.
Il est vrai qu’on aurait pu raccourcir ces plans car ils n’apportent rien d’un point de vue narratif mais cette longueur est essentielle car elle permet aussi au spectateur de prendre ses marques, de se repérer dans le plan.


Les futurs projets

FL : Ca fait quelque temps que nous sommes en train d’écrire le scénario de Minotaure, presque un an en fait. Malgré toutes les galères qu’on a subies avec Animal, on est assez impatient de retourner au feu. En fait, il y aura deux Minotaure : un long métrage en pellicule (du moins, on l’espère) et un court métrage qui nous permettra de mettre en place certaines choses, une certaine méthode de travail. 

T G : Le titre fait évidemment référence au mythe fondateur du minotaure mais l’action se déroulera de nos jours. Sans trop en révéler, il est question d’un avocat dont l’existence va être chamboulé par son amour pour une prostituée. Un amour qu’il cherche à fuir par tous les moyens mais qui va déclencher en lui des forces auxquelles il devra faire face…

F L : Si Minotaure est un projet beaucoup plus ambitieux et complexe qu’Animal, il fonctionne à peu près sur le même principe. On y retrouvera cette espèce de glissement progressif de la réalité vers un univers complètement imaginaire.

TG : Ce parti pris on y tient mordicus ! Le scénario sera construit, structuré. On est prêt à le remanier autant de fois que nécessaire et à écouter toutes sortes de conseils mais quoiqu’on nous dise au sujet de notre minotaure, on se mettra des bouchons dans les oreilles. Car notre minotaure, ce ne sera pas un simple gars dans un costume, ce sera le minotaure. Point à la ligne !


Entretien réalisé par Marc Troonen le 16/01/2006

Photos et croquis reproduits avec l’aimable autorisation de Thierry Garat et François Launay ! Tous droits réservés.